mercredi 18 mars 2015

Féminisme et lutte contre l’islamophobie, par Annick Coupé, Sophie Zafari, Sigrid Gérardin, Esther Jeffers, Cécile Ropiteaux


Des désaccords existent dans différentes organisations et au sein du mouvement féministe sur la façon d’articuler les combats antiraciste et féministe, la place de la lutte contre l’islamophobie dans ce combat, les cadres d’action, etc. Ils sont réapparus dernièrement, en particulier à l’occasion du meeting du 6 mars intitulé « Contre l’islamophobie et le climat de guerre sécuritaire ». Nous souhaiterions que le débat puisse se poursuivre sereinement sur cette question car il nous semble que les enjeux sont décisifs pour l’avenir de nos luttes. 

Nous sommes particulièrement inquiètes de la montée du racisme en général, et des attaques contre des populations décrites comme « dangereuses ». Ces attaques s’inscrivent dans une période de crise sociale et de politiques d’austérité particulièrement dures pour les personnes et les groupes les plus fragilisés, mais aussi dans un climat idéologique - celui du « choc des civilisations » - qui, au nom de la « guerre contre le terrorisme » entretient la haine contre ceux et celles qui sont décrits, en tous les cas traités, comme « étrangers et étrangères » et représenteraient une menace pour la République, pour la sécurité, la laïcité, les droits des femmes, etc. 


Comme l’antisémitisme est un racisme spécifique prenant les Juifs comme cible parce que de confession juive, l’islamophobie est le racisme spécifique prenant les personnes de religion musulmane, ou supposées telles, comme cible. Il constitue un terreau privilégié au développement de l’extrême droite (tracts électoraux FN très éloquents). Mais c’est aussi devenu la manifestation d’un racisme d’État qui se traduit par la relance régulière d’initiatives législatives visant à stigmatiser les musulman-es (notamment les femmes musulmanes, cf le port du voile à l’université) ou à les désigner comme des terroristes en puissance (retrait de la nationalité française, contrôle des départs à l’étranger, etc.). 

Tout cela conduit à une multiplication de paroles et d’actes racistes touchant des personnes de confession musulmane ou supposées telles. Les femmes en sont les premières victimes : 81,5 % des agressions physiques islamophobes sont dirigées contre elles. 

Dans ce contexte, il nous semble urgent et nécessaire d’organiser des initiatives qui dénoncent ce racisme ainsi que la politique sécuritaire qui cible principalement les musulman-es et les jeunes des quartiers, et d’exprimer notre solidarité avec elles et eux. Le meeting du 6 mars répondait à cette urgence et était porté par nombre de personnalités et d’organisations avec qui nous partageons bien des combats, notamment contre le sexisme et les LGBTphobies, même si ce n’est pas le cas de quelques-unes d’entre elles. 

La lutte contre l’islamophobie est aujourd’hui un enjeu qui devrait concerner tous les mouvements sociaux qui sont porteurs d’émancipation. Réussir à mobiliser contre cette forme de discrimination ne peut qu’encourager les combats contre d’autres formes de discrimination. Construire des lieux de débat et de mobilisation, faire converger ces luttes, est le meilleur moyen d’être plus fort et de faire cesser ces injustices. 

L’urgence et le défi du combat antiraciste et de la lutte contre l’islamophobie ne signifient pas d’abandonner ou de passer par pertes et profits un seul de nos combats féministes. Nous n’avons aucune complaisance à l’égard de certaines idées ou positions qui doivent être combattues (notamment concernant les opposants au mariage pour tous et toutes). 

Mais nous avons le sentiment que la présence, le soutien de féministes et d’organisations féministes, contre cette montée de l’islamophobie fait davantage bouger les choses sur le terrain de l’oppression des femmes que la stigmatisation et le rejet (et on se rappelle qu’il n’y a pas si longtemps des militant-es de gauche étaient plus que réticents sur le mariage pour tous et les droits y afférents). 

Nous avons l’expérience de la nécessité de construire des lieux de convergences permettant à des moments donnés, sur des sujets donnés, de construire des rapports de forces. 

Ainsi en est-il du combat syndical où les questions d’unité se travaillent alors même qu’il y a des désaccords (parfois très importants) entre organisations. De la même façon, dans les mobilisations qui se construisent actuellement en vue de la Conférence Climat, des réseaux religieux sont présents. Ou encore, dans la lutte qui est menée contre les paradis fiscaux, avec Attac nous nous retrouvons dans des réseaux au côté d’ organisations liées à l’église catholique. Nous ne leur avons pas imposé, comme préalable à toute discussion, de prendre position sur le droit à l’avortement ou le mariage pour tous et toutes. 

Nous avons le sentiment que l’on demande toujours plus de certificats de bonne conduite (laïcité, principes républicains, féminisme, questions LGBT...) aux musulman-es (individuellement ou à leurs organisations) comme si leur religion était intrinsèquement incompatible avec nos « valeurs ». 

Le mouvement féministe devrait être le plus à même de dénoncer les discours dominants à la fois racistes et sexistes qui confisquent la parole des dominées et nient leurs résistances. Car il a, dans ce domaine, une longue expérience et sait que les luttes qui touchent à l’émancipation et aux discriminations ne peuvent se faire à la place des personnes concernées. C’est ce que nous avons toujours défendu dans nos organisations respectives. 

Et nous sommes souvent choquées par le discours stigmatisant utilisé pour parler des femmes issues de l’immigration, y compris au sein de nos mouvements. Il faut cesser de parler à leur place, de les déposséder de toute pensée, de nier leurs parcours et leur engagement, notamment féministe. Or, nous assistons, profondément atterrées, à une rupture au sein des organisations, y compris celles qui luttent pour l’égalité et les droits des femmes ; nous sommes convaincues de la nécessité de ne pas hiérarchiser les luttes et, au contraire, de tout faire pour montrer ce qu’elles ont de commun. 

Cette rupture est préjudiciable à la fois pour la lutte contre le sexisme et celle contre le racisme, car cela affaiblit le rapport de forces dont nous avons pourtant grandement besoin pour faire avancer l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. Le mouvement féministe connaît, aujourd’hui, les mêmes débats que ceux qui traversent nombre de nos organisations. 

De notre point de vue, en tant que féministes il nous semble qu’il est nécessaire de faire cesser les exclusions sous toutes leurs formes, de reprendre les discussions sur les stratégies pour construire des fronts, et la capacité à rassembler sur des enjeux précis, sans nier les désaccords ou effacer les débats nécessaires. Cela est particulièrement vrai pour les cadres unitaires que sont le CNDF et la MMF que nous avons contribués à construire, et auxquels nous sommes profondément attachées. Nous pensons qu’ils doivent favoriser et permettre l’expression de ces débats en leur sein, faute de quoi ils sont voués à voir leur influence et leur capacité d’action se réduire comme une peau de chagrin dans l’avenir. Ce n’est pas ce que nous souhaitons ! 

Cette contribution n’épuise pas le sujet de l’articulation du combat féministe et de l’antiracisme, en particulier contre l’islamophobie. Mais elle cherche à convaincre qu’il est dans l’intérêt des féministes de s’allier aux autres luttes et de créer des lieux de convergence, tout comme il est dans l’intérêt des antiracistes et de ceux qui luttent contre l’islamophobie de soutenir les revendications féministes. 

Nous voulons convaincre que tourner le dos aux autres mobilisations, sous prétexte qu’elles n’ont pas d’emblée la bonne position sur toutes les questions, est sectaire et mortifère pour l’avenir de nos luttes. Nous voulons mettre en garde contre le fait d’opposer les luttes féministes et les combats contre l’islamophobie. Nous voulons convaincre qu’il est possible de s’allier à d’autres dans la lutte contre les discriminations islamophobes sans renoncer à notre combat féministe, ni à le reléguer au second plan. 

Annick Coupé, Sigrid Gérardin, Esther Jeffers, Cécile Ropiteaux, Sophie Zafari Militantes féministes, syndicalistes et altermondialistes

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